Les données Linky d'Enedis pourraient-elles atterrir chez Amazon ou Microsoft ?
Titre original — « Vos données Linky collectées par Enedis pourraient-elles atterrir chez Amazon ou Microsoft ? »
L'article de Clubic examine la chaîne technique de collecte des données du compteur Linky et soulève la question d'une potentielle migration d'Enedis vers AWS ou Azure. Il est globalement rigoureux mais contient une erreur factuelle notable sur le nombre de compteurs par concentrateur et une imprécision sur la liste des prestataires certifiés SecNumCloud.
Verdict Unbunked
Détail de la note
- ExactitudeLes chiffres, dates, citations et affirmations de l'article sont-ils corrects ?
- 68
- RecoupementLes faits centraux sont-ils confirmés par des sources externes indépendantes ?
- 72
- Sources citéesLes références que l'article mentionne sont-elles nommées, vérifiables et indépendantes ?
- 65
- ContexteDes faits essentiels ont-ils été passés sous silence, changeant la lecture de l'article ?
- 74
- TransparenceL'auteur, la date, le responsable éditorial et le financement sont-ils identifiables ?
- 70
- ActualitéL'information est-elle à jour plutôt que périmée ?
- 88
Caractéristiques
Affirmations analysées
Statut de chaque affirmation vérifiée de l'article.
L'article, vérifié
Le texte original à gauche, la vérification d'Unbunked à droite.
Plus de 38 millions de compteurs Linky sont installés en France. Chacun transmet vos données de consommation électrique vers les serveurs d'Enedis via un réseau appartenant à un opérateur privé. Les informations collectées peuvent révéler vos heures de lever, vos absences, le nombre de personnes présentes dans votre logement.
Vos données Linky collectées par Enedis pourraient-elles atterrir chez Amazon ou Microsoft ?
La chaîne technique complète n'a jamais été clairement expliquée au grand public. Et pendant qu'Enedis répète que la souveraineté est un critère "essentiel", l'entreprise recrute des experts en cybersécurité pour piloter un projet de migration vers Amazon Web Services.
CPL, GPRS, concentrateurs : comment vos données quittent votre compteur
Étape 1 : du compteur au concentrateur.
Étape 2 : du concentrateur à Enedis.
Étape 3 : le Centre de Traitement Linky.
De la consommation électrique à la donnée personnelle
Une collecte par opt-in
Mais l'opt-in n'est plus systématique
Le Datahub Enedis : qui accède concrètement à vos données ?
Souveraineté : Enedis tient-elle un double discours ?
Le chemin que parcourent vos données entre le boîtier vert et les serveurs d'Enedis comporte trois étapes .
Étape 1 : du compteur au concentrateur.
Le compteur Linky ne transmet pas ses données par Wi-Fi ou par Internet. Il utilise le CPL, Courant Porteur en Ligne. Concrètement, le signal de données est superposé au courant électrique 50 Hz qui circule déjà dans vos fils. Ce sont vos propres câbles électriques qui servent de canal de transmission. Les données remontent ainsi jusqu'à un "concentrateur" installé dans le poste de transformation de votre quartier. Un concentrateur regroupe les relevés d'environ 100 compteurs voisins.
Étape 2 : du concentrateur à Enedis.
Pour envoyer les données agrégées vers le système central d'Enedis, le concentrateur utilise le réseau GPRS d'Orange (souvenez-vous, la 2G - PDF ), sur la fréquence 900 MHz. Le concentrateur est équipé d'un modem GSM intégré ( PDF ). Vos données de consommation électrique transitent donc par le réseau téléphonique mobile d'un opérateur privé coté en Bourse, dont l'État français détient environ 23% du capital.
Les concentrateurs sont fabriqués par deux sociétés : Cahors et Landis+Gyr. Les compteurs eux-mêmes sont produits par Sagemcom, Itron, Landis+Gyr, ZIV, Cahors et Elster.
Étape 3 : le Centre de Traitement Linky.
C'est là que les données arrivent. Enedis désigne cette infrastructure sous le nom de "Système d'Information Linky". Ni la localisation exacte des centres de données, ni la liste des prestataires d'hébergement par couche applicative ne sont rendues publiques par l'entreprise. La chaîne de transmission est chiffrée et a été certifiée par l'ANSSI en juin 2019 selon Enedis ( PDF ).
Orange n'est pas Enedis. Et Enedis n'est pas l'État. Enedis est une filiale d'EDF, elle-même détenue à 100% par l'État. Oui, il y a un chiffrement réel, mais Enedis dépend quand même d'un tiers commercial pour le transport des données, un aspect qui, lui, n'est pas vraiment mis en avant.
De la consommation électrique à la donnée personnelle
Il y a deux niveaux dans ce que collecte Linky. Le premier concerne le total de kilowattheures consommés sur la journée. Ce relevé est transmis automatiquement, sans consentement requis. C'est la base nécessaire à la facturation.
Le second niveau est bien plus granulaire puisqu'il affiche la courbe de charge. C'est un relevé de votre consommation toutes les trente minutes, voire toutes les dix minutes. Ces mesures rapprochées permettent de reconstituer le fil de vos activités dans la journée. La CNIL l'a expliqué clairement dès 2012 dans sa délibération n°2012-404 :
"Une courbe de charge avec un pas de 10 minutes permet notamment d'identifier les heures de lever et de coucher, les heures ou périodes d'absence, ou encore, sous certaines conditions, le volume d'eau chaude consommée par jour, le nombre de personnes présentes dans le logement."
Forcément, un pic de consommation à 7h du matin indique une heure de réveil. Et une consommation nulle plusieurs jours de suite signale logiquement une absence.
Une collecte par opt-in
Par défaut, la courbe de charge est enregistrée en local dans le compteur. Elle ne peut être remontée vers les serveurs d'Enedis qu'avec votre consentement explicite. C'est donc un opt-in puisque vous devez activer la transmission depuis votre espace client Enedis en cochant une case. Le décret n°2017-948 du 10 mai 2017 a formalisé ce principe, en précisant que :
"La courbe de charge d'électricité est enregistrée, au pas horaire, dans la mémoire du dispositif de comptage, sauf si le consommateur s'y oppose. À la demande du consommateur, la courbe de charge est collectée dans le système informatique du gestionnaire de réseau et mise à sa disposition".
Toutefois, en février 2020, la CNIL a mis en demeure EDF et Engie . Le recueil du consentement pour la courbe de charge avait été jugé "ni spécifique ni suffisamment éclairé" . Une seule case à cocher regroupait plusieurs finalités distinctes. Les deux fournisseurs se sont ensuite mis en conformité.
Mais l'opt-in n'est plus systématique
Mais, il y a quelques semaines, les choses ont changé. Le décret n° 2026-339 du 30 avril 2026 , publié au Journal officiel le 5 mai, autorise Enedis à collecter les courbes de charge d'un échantillon de consommateurs résidentiels sans recueil préalable de leur consentement individuel.
L'objectif est de tester des "signaux tarifaires", autrement dit, des variations de prix selon l'heure, pour observer si les ménages adaptent leur consommation. L'expérimentation concerne les abonnés en option "Base" avec une puissance souscrite de 6 kilovoltampères. Le dispositif n'est pas généralisé à l'ensemble du parc. Mais dans ce cas précis, la courbe de charge peut donc être collectée sans opt-in .
Le Datahub Enedis : qui accède concrètement à vos données ?
Enedis n'est pas le seul acteur à recevoir vos données. L'entreprise a structuré un écosystème de partage autour d'une plateforme qu'elle appelle le Datahub, accessible à des tiers sous contrat. Ce Datahub regroupe quatre services.
Le premier, SGE Tiers , est l'interface qui transmet vos données de consommation journalières à votre fournisseur d'énergie. Ce transfert est automatique. Il ne requiert pas de consentement séparé : il est inhérent à votre contrat de fourniture. EDF, Engie, TotalEnergies et les autres fournisseurs actifs en France y ont accès.
Le deuxième service, Data Connect , est une API ouverte à des acteurs tiers avec votre consentement. Une application de gestion d'énergie, un agrégateur de consommation, ou une startup d'efficacité énergétique peut signer un contrat avec Enedis et accéder à vos données si vous l'y autorisez. L'inscription nécessite un numéro SIRET. La liste des sociétés actives sur cette API n'est pas rendue publique par Enedis.
Le troisième service, Dataconsoelec , permet des transmissions ponctuelles de données par email à des tiers professionnels, avec votre accord. Le quatrième, Données Aval , autorise des tiers à piloter des équipements connectés via le compteur.
Quand un utilisateur télécharge une application de suivi de consommation (comme TotalEnergies Conso Live, Ekwateur Livewatt ou un agrégateur généraliste) et qu'il "active son suivi Linky", il autorise un transfert de données vers les serveurs de cette société. L'hébergement, les prestataires cloud, et les durées de conservation varient selon chaque acteur.
Si, l'ANSSI a certifié la chaîne de transmission jusqu'au système d'Enedis. Ce qui se passe ensuite relève de la conformité RGPD de chaque tiers.
Souveraineté : Enedis tient-elle un double discours ?
Enedis n'a pas rendu publique l'architecture de son système d'information central, ni la localisation de ses centres de données, ni les prestataires cloud impliqués dans chaque couche applicative. Non, ce n'est pas une obligation légale. Mais cela signifie aussi qu'il est impossible de vérifier de l'extérieur où vos données s'arrêtent, et surtout, sous quelle juridiction elles se trouvent.
En avril 2025, l'AFP a rapporté qu'un cadre de la direction des systèmes d'information d'Enedis avait indiqué, sous couvert d'anonymat, que l'entreprise envisageait de migrer une partie de ses applications vers le cloud d'Amazon. "Si on met toutes nos données ailleurs, on va faire comment pour progresser en intelligence artificielle ?" , affirmait-il ainsi. En réponse officielle, Enedis a confirmé "étudier la potentielle migration de certaines applications non stratégiques vers une solution cloud", tout en qualifiant la souveraineté de critère "essentiel". L'entreprise n'a pas précisé le prestataire visé.
Reste que depuis 2024, Enedis a publié plusieurs offres d'emploi qui ont de quoi faire tiquer. Nous avons trouvé une annonce à la recherche d'un Expert Architecture AWS pour "concevoir et déployer des architectures cloud AWS pour des projets stratégiques". En parallèle, l'entreprise a publié des annonces pour des Experts Cyber confirmés pour AWS et Microsoft Azure.
Amazon et Microsoft étant toutes les deux des entreprises américaines, elles sont assujetties au Cloud Act, adopté par le Congrès américain le 23 mars 2018. Cette loi permet aux autorités américaines d'obtenir, sur ordre d'un tribunal américain, des données hébergées par des entreprises soumises au droit américain. Cela inclut des données stockées sur des serveurs situés hors des États-Unis. Et donc chez nous.
Seule la qualification SecNumCloud, délivrée par l'ANSSI, garantit qu'un prestataire cloud ne doit pas répondre à ces demandes extraterritoriales. OVHcloud, Orange Business, ou encore Scaleway détiennent cette qualification. Mais ce n'est pas le cas de Microsoft ni d'Amazon.
Dans le cas d'Enedis, l'ANSSI a certifié la chaîne de transmission des données, du compteur jusqu'à l'entrée du Système d'Information Linky. Autrement dit, cela porte sur le transport, sur le chiffrement, sur les protocoles. Mais cela n'inclut pas l'infrastructure d'hébergement qui reçoit ces données à l'arrivée, ni les prestataires cloud éventuellement impliqués dans les couches applicatives internes. Ce sont deux périmètres distincts.
Au final, Enedis gère les données de consommation de 38 millions de foyers français. Ces données sont sensibles au sens de la CNIL. L'entreprise affirme que la souveraineté est un critère essentiel pour elle. Mais elle semble construire en parallèle les compétences internes nécessaires à une migration vers un prestataire qui ne satisfait pas les exigences de l'ANSSI en matière de souveraineté des données.
Commentaires (7)
Laurent_Marandet
Je suis bien plus scandalisé par le renouvellement du contrat du Ministère des Armées avec Microsoft que par les errements éventuels d’Enedis.
zoup01
Linky qui compte le nombres de personnes dans le logement !! Mdr, et pourquoi pas l’heure du repas de mon chat ?
L’heure du déjeuner, oui, il peut se déduire l’été quand le chauffage est coupé ( le grill pain et la cafetière sont des appareils puissants), les absences aussi, d’autant je coupe tout ce qui est possible quand je m’absente…
Mais tout ça n’est que déduction par rapport aux consommations régulières.
xryl
Tu n’imagines pas la quantité d’information que tu distilles avec ta consommation. Je peux distinguer sur mon suivi de conso le lave vaisselle du lave linge. La fréquence d’utilisation du lave vaisselle est proportionnelle au nombre de personne donc oui, Enedis sait le nombre d’utilisateurs (qui peut être différent du nombre d’occupant, vu que tu peux recevoir des gens chez toi). De même pour le chauffe eau, la durée de fonctionnement du chauffe eau (qui démarre au début des heures creuses comme une horloge) est proportionnelle à la quantité d’eau puisée et donc, en moyenne, au nombre de personne du logement. Le frigo idem, tu n’as pas un frigo de 20L si tu es 2 chez toi ou quatre, etc… Le pic d’un compresseur (frigo/pompe à chaleur) est vraiment discernable dans la courbe d’utilisation électrique. Donc lorsque le frigo s’enclenche, ils le savent (et donc l’heure de ton réveil aussi, généralement, car tu vas l’ouvrir à ce moment là). Les lumières que tu éteints le soir leur donne l’heure de ton coucher (et oui, même 60W sont suffisant pour voir lorsque tu te couches).
La vraie question est pour quoi faire et comment le rémunérer. Et crois moi qu’Enedis s’est déjà brainstormé à mort sur ça.
Concernant AWS, c’est évidemment un soucis, mais s’ils sont pas trop idiots chez Enedis, ils vont stocker les données chiffrées (sinon, c’est quasiment criminel) et donc ce ne devrait pas être un problème avec le CloudAct. C’est plus problématique de filer de l’argent d’infrastructure à Bezos qu’à Klaba, à mon avis.
Fr92500
Il est possible de déterminer le nombre de personnes dans un logement à partir des enregistrements toutes les 10 minutes… Vaste blague. Depuis bien avant les Linky j’ai un historique de plus de 10 ans de conso élec enregistré toutes les 10 minutes. Pour avoir essayé, je peux vous assurer qu’il est impossible de déterminer le nombre de personnes ! Et j’ai aussi d’autres paramètres tel que conso d’eau, pics conso électrique, etc… Et bien malin qui peut en déduire le nombre de personnes.
En résumé, bon article mais un peu léger, voire un peu sensationnel, pour attirer le chaland et faire du clic ?
zoup01
Trop de wcnews nuit gravement au fonctionnement des neurones.
xryl
Je te laisse deviner à quelle heure la famille s’est couchée, quand elle s’est levée et quand le chauffe eau a démarré, combien il a chauffé d’eau (et donc la consommation) et quand elle est partie travailler, quand elle est revenue, s’il y a des panneaux photovoltaïque et la météo et des clims chez eux.
Données techniques:
La consommation française d’eau chaude est donnée entre 20 à 50L par jour et par personne, prenons 35L de moyenne.
Il faut 2h pour chauffer 140L (4x 35L) à 3kW de 25°C à 55°C (donc pour 4 personnes). Il faut 1h pour chauffer 70L (2x 35L) à 3kW (pour 2 personnes).
Spoiler Heure du coucher: ~21h
Heure du lever: ~6h30
Heure de mise en route du chauffe eau: 2h00
Durée de mise en route du chauffe eau: ~1h
Heure de départ au travail: 8h30
Heure d’arrivée du travail: 18h
Nombre de personne estimé: 2 personnes suivant consommation moyenne
Météo estimée: Soleil
Panneau photovoltaïque: oui (effacement de la consommation de base entre 9h et 17h)
Clim: Non (les pics de consommation des moteurs des compresseurs à 7h n’étant pas réguliers, il s’agit très probablement d’un frigo)
Voilà l’information que l’on trouve sur Internet, publié par des gens qui s’en tapent de leur données.
hoyohoyo8
C’est des connerie, même EDF ne savent même pas ce que j’ai chez moi, je chauffe au bois, mais ils détectent du chauffage électrique dans ma consommation
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